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Bruxelles(Monnaie), Mitridate, re di Ponto, 05/05/2016

Mitridate, re di Ponto

Un "Mitridate"pour un autre !

A La Monnaie, une production de "Mitridate"était prévue de longue date pour la saison 2015-2016. Ces jours-ci, "Mitridate"est effectivement à l’affiche de cette maison. Mais c’est un autre "Mitridate"!

En effet, les travaux de rénovation du Théâtre de La Monnaie durant plus longtemps que prévu, il a fallu non seulement organiser une saison "hors-les-murs", faire de l’opéra nomade, mais même finalement installer un chapiteau de belle dimension – très confortable - sur le site excentré des entrepôts de Tour-et-Taxis. Mais un chapiteau au plateau trop étriqué pour le déploiement de la mise en scène normalement prévue de Robert Carsen… La solution ? Maintenir "Mitridate", mais le confier, dans une certaine urgence, à un nouveau metteur en scène, qui tiendrait compte des contraintes du lieu.

C’est alors que les responsables de La Monnaie ont fait preuve d’une belle imagination réactive : ils ont organisé un concours ! Avec un grand succès : 110 propositions ont été enregistrées ! Finalement, c’est le duo Jean-Philippe Clarac-Olivier Deloeuil – Le Lab - qui l’a emporté.

Leur idée de représentation : transposer ce récit antique, consacré au XVIIe siècle par Jean Racine, dans le "contexte européen"! Bruxelles : un sommet de crise va avoir lieu. On vient en effet d’apprendre la mort du roi du Pont, avec pour grave conséquence une crise de succession (le défunt a deux fils) compliquée par des visées expansionnistes de "l’Union Romaine"et des rivalités amoureuses.

Le plateau est donc devenu un "lieu européen": salles de réunions ou de conférences de presse, bureaux pour négociations bilatérales, podium pour la photo officielle, déferlement de journalistes et de photographes, chaînes de télévision en continu multipliant les "Breaking News"… L’agitation est grande… L’attention du spectateur est sans cesse sollicitée ce qui est bienvenu pour un opera seria qui dure plus de trois heures trente…. Techniquement, tout cela est parfaitement au point, dans ses moindres détails. L’illusion réaliste est parfaite.

Dramaturgiquement, si cette lecture rend plutôt bien compte – visuellement - de la lutte politique, du conflit pour le pouvoir, dans le rituel des grandes institutions européennes, un problème se pose cependant pour l’articulation de cette partie du propos avec les déferlements bien plus complexes des passions entrelacées. A ce moment-là, le concept apparaît plaqué sur l’œuvre et révèle sa superficialité. Une fois de plus, une "idée"séduisante ne nous mène pas plus loin, pas plus profond, dans l’approche des êtres et de ce qui les bouleverse. Une fois de plus aussi, le flux des images scéniques nous distrait régulièrement et compromet notamment notre attention dans des moments où tout devrait s’effacer devant une musique qui dit tant et si bien !

Heureusement, les interprètes rendent grâce au talent du tout jeune Mozart - 14 ans à peine ! Christophe Rousset obtient le meilleur de l’Orchestre Symphonique de La Monnaie et les solistes - excellents comédiens de plus - se réjouissent de vaincre avec aisance les difficultés de leur partition. Quels beaux moments ils nous valent ! Ils nous réjouissent !

Stéphane Gilbart
(photo Bernd Uhlig)