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Paris(Opera), Moses und Aron, 17/10/2015

Moses und Aron

L’opéra, quand sa représentation nécessaire est aboutie, est une extraordinaire conjugaison de ce que l’on entend et de ce que l’on voit. Même si beaucoup de partitions sont telles que leurs notes font voir ce qu’elles racontent, leurs mises en scène les accomplissent en montrant ce qu’elles signifient, ce qu’elles suggèrent, ce que le temps qui passe leur a conféré comme sens nouveau. Ce sont d’ailleurs ces incessantes "lectures"qui font qu’un corpus aussi limité que celui des œuvres lyriques continue d’interpeller, d’intéresser, de séduire ou de rebuter, saisons après saisons.

Celle de Romeo Castellucci pour le "Moses und Aron"d’Arnold Schoenberg constitue une des plus belles réussites que nous ayons connues à l’opéra ! Castellucci est partout et tout le temps, multipliant ici, là et ailleurs, des "interventions"qui surprennent toujours. Personnellement, s’il nous a agacé à plusieurs reprises par des propositions qui nous apparaissaient comme des caricatures de lui-même, comme des formes à vide (l’homme sait se faire "inviter", multipliant les "résidences"), il nous a valu des moments absolument bouleversants, c’est-à-dire, pour reprendre la définition du mot, qui "troublent profondément et causent une émotion violente"! Que ce soit notamment avec la relation fratricide de Caïn et Abel, l’évocation des camps d’extermination, la Divine Comédie de Dante, l’inexorable naufrage de la vieillesse. Mais c’est à l’opéra que le bouleversement pour nous a été le plus intense avec son "Parsifal"de Wagner et son "Orphée et Eurydice"de Gluck. Un bouleversement qui culmine aujourd’hui, et pour les mêmes raisons, que nous allons développer, avec sa mise en scène de l’opéra de Schoenberg.

Castellucci ne répète, ne traduit jamais ce qui est dit ou écrit ; il n’illustre pas. Il invente un univers sensible d’équivalence plastique dans une surabondance de moyens scéniques fabuleusement maîtrisés. Ce que l’on voit est alors "à l’exacte image"de ce que l’on entend. Magnifique amplification, magnifique multiplication sensorielle. Ainsi cette fois, par exemple, les apparitions de la foule biblique, à peine distinguée sur un plateau plongé dans un profond brouillard (quels effets de lumière), masse au mouvement de vagues, un mouvement aussi profond qu’imprévisible ; ainsi cet énorme taureau charolais d’une tonne et demie devenu "veau d’or"autour duquel s’agitent ou se figent des danseurs ; ainsi ce serpent-fusée spatiale, cet enregistreur à l’ancienne dont les bandes magnétiques deviennent concrétisation de la parole divine, tables de la loi, ainsi…, ainsi…

Ce qui est capital également, c’est que cette effervescence scénique ne porte en rien atteinte à ce qui est l’élément fondamental d’un opéra : sa musique, son chant ! Très souvent, des metteurs en scène saturent le plateau à un point tel que s’applique notre théorème : "les yeux ferment les oreilles"! Le regard captif, on n’entend plus ! Ce n’est pas le cas ici, et l’extraordinaire conjugaison dont nous parlions en ouvrant cet article se réalise à merveille. Philippe Jordan dirige "son"(là aussi la fusion est manifeste) Orchestre de l’Opéra de Paris dans les méandres dodécaphoniques de l’oeuvre d’Arnold Schoenberg, inachevée mais si cohérente dans cet inachèvement sans doute voulu. Quel "conductor", comme le connote si bien le mot anglais ! Une autre des raisons de la réussite de cette production est la fantastique prestation des Chœurs de l’Opéra de Paris, dont on peut affirmer qu’ils sont "un soliste"à part entière. Ils ont réussi à maîtriser une partition d’une incroyable complexité et lui confèrent une extrême intensité scénique.

Stimulés par un pareil environnement, les deux solistes transcendent leurs personnages. C’est ainsi que le spectateur est confronté à l’opposition irréductible entre Moïse, celui qui voit, qui pense, mais qui ne trouve pas les mots qui conviennent ("Ô verbe, verbe qui me manques"sont ses derniers mots), et Aron, celui qui traduit, qui image, qui impose une vision utile de ce que l’autre déclarait "irreprésentable, inexprimable, multiple". Ce débat-là mériterait à son tour tout un développement.

Stéphane Gilbart
(Photo Bernd Uhlig – ONP)