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Liège, Nabucco, 18/10/2016

Nabucco

En musique, il existe des œuvres dont la notoriété est infiniment supérieure à la connaissance réelle que l’on en a ! En fait, ce qu’on reconnaît d’elle immédiatement, c’est un moment de leurs partitions, qui a effacé tout le reste. Ainsi, l’"Hallelujah"du "Messie"de Haendel ou les premières mesures d’"Ainsi parlait Zarathoustra"de Strauss (immortalisées par "2001, l’Odyssée de l’espace", le film de Stanley Kubrick). Ainsi encore, dans "Nabucco", l’opéra qui nous retient aujourd’hui, le fameux chœur "Va, pensiero", quasi définitivement devenu indépendant de l’opéra de Verdi dont il conclut le troisième acte. Hymne du Risorgimento italien, pressenti même pour devenir l’hymne national de l’Italie unifiée ; rétabli dans sa force contestataire il y a peu quand Ricardo Muti le fit bisser en signe d’opposition à la politique menée dans son pays !

Inutile de dire que, lors d’une représentation intégrale de "Nabucco", il est attendu impatiemment et écouté très attentivement ! A l’Opéra de Liège, le public n’a pas été déçu. Ce chœur a été superbement mis en scène - apparition d’un plan d’eau (l’Euphrate purificateur), magnifiques jeux de lumières préalables, entrée lente et concentrée des choristes - et superbement interprété, avec l’accompagnement délicat de l’orchestre de Paolo Arrivabeni. On se souviendra de l’avoir vu-entendu ainsi ! Dommage cependant que certains spectateurs, emportés par leur émotion et leur enthousiasme, aient applaudi avant sa conclusion. Une précipitation que nous regrettons souvent au concert : le silence qui suit la dernière note est nécessaire aux échos de la partition qui s’achève…

Cette séquence attendue est à l’image de la production liégeoise : la mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera accomplit l’œuvre scéniquement. Pour raconter cette terrible histoire de "peuple oppressé et oppresseur, de tyran, d’héroïne assoiffée de pouvoir et de prêtre rassurant et protecteur", rien de réaliste dans la scénographie. Quelques éléments absolument significatifs : un cheval qui permet des entrées solennelles et symbolise le pouvoir ; une statue sacrée qui se disloquera ; un mur de fond de scène aux formes géométriques significatives du temple, qui s’effondrera ; une structure architecturale pour le palais. Et surtout, par-dessus tout, de merveilleux effets de lumières (Franco Marri). Quelles atmosphères sont ainsi suscitées !

Dans ce décor qui n’encombre pas mais suggère, Mazzonis peut faire place à tous ceux qui ont leur "chant à chanter", et ils sont nombreux. Les personnages sont bien mis en évidence dans le déferlement de leurs passions, dans leurs affrontements. Le chœur peut se faire autant voir qu’entendre. Et l’on sait qu’il est un personnage à part entière de cet opéra. Les choeurs de l’Opéra de Liège (préparés par Pierre Iodice) ont brillamment relevé le défi !

Ainsi que l’Orchestre de l’Opéra, si justement réceptif aux injonctions de son chef – et dont certains des membres ont droit, dans cette œuvre, à de très beaux moments à découvert, en duo avec un des solistes. Ceux-ci ont répondu aux attentes de leurs rôles – si redoutables notamment pour Abigaille.

Mais nous aimerions conclure par un salut particulier à Léo Nucci : quel Nabucco ! A plus de soixante-dix ans, le baryton italien continue à conjuguer (et cette formule n’a rien de restrictif) talent vocal et présence scénique. Quelle superbe longévité à la passion manifeste !

Stéphane Gilbart
(photo Lorraine Wauters)