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Bruxelles(Monnaie), Orphée et Eurydice, 17/06/2014

Orphee et Eurydice

" Une image d’un lit dans une chambre d’hôpital m’est venue à l’esprit. Dans le lit gisait une jeune fille dans le coma… Ce qui me frappe, dans l’opéra de Gluck, c’est l’extrême précision avec laquelle le mythe d’Orphée correspond à l’état de l’homme dans le coma, dans la plus extrême des conditions existentielles "… C’est ainsi que le metteur en scène Romeo Castellucci explique le surgissement de sa vision de l’opéra de Gluck.

Nous connaissons Castellucci, la radicalité inventive de ses points de vue scéniques. Il nous a subjugué par la pertinence de certaines de ses propositions ; il nous a exaspéré par d’autres qui nous semblaient profiter de sa réputation pour faire passer un travail trop rapide ou simplement répétitif d’un " marque de fabrique ".

Avouons-le, nous étions très perplexe devant sa conception affichée du Gluck. N’était-ce pas une manifestation de plus de cette façon dont les metteurs en scène s’accaparent les grandes œuvres et se construisent une réputation sur fond de scandale à bon compte ?

Eh bien, non ! Cet " Orphée et Eurydice " nous a bouleversé au plus profond, réussissant une extraordinaire fusion entre le mythe, l’opéra de Gluck, la si cruelle réalité d’une jeune femme, et notre vie à chacun. Bouleversant, oui !

On connaît le mythe : Orphée, écrasé par la douleur de la mort de son Eurydice tant-aimée, implore les dieux de l’autoriser à aller la rechercher dans le royaume des morts. Ils acceptent, mais à une terrible condition : sur le chemin du retour, il ne pourra pas la regarder, sinon il la perdra à jamais.

L’opéra de Gluck – présenté ici dans la version de Berlioz - est une expression merveilleuse du mythe, dans la splendeur de ses chants et de sa musique. Ses airs, une fois entendus, s’inscrivent en nous à jamais. Et comme ils disent l’amour et la douleur, l’espoir et le désespoir.
La réalité cruelle d’aujourd’hui : celle d’Els, une jeune femme, définitivement clouée dans un lit, atteinte à 26 ans du " locked in syndrom ", c’est-à-dire avoir un esprit conscient dans un corps paralysé.

Telle est l’Eurydice de Castellucci, exclue du monde des vivants, arrachée à l’amour des siens, recluse en elle-même.
La mise en scène est une longue " descente " vers le lieu de l’exclusion. Pendant qu’Orphée chante, seul sur le plateau, face au public de La Monnaie, des images apparaissent sur un immense écran : elles montrent le trajet jusqu’à l’institution où vit désormais Els, jusqu’à sa chambre, jusqu’à son lit.

Rien de voyeur dans cette approche : les images sont volontairement floues, sans aucun réalisme racoleur. Et les paroles du livret, et les sons de la musique, se chargent alors de résonances incroyablement justes, qui interpellent le spectateur. Ainsi, le livret, parlant des Enfers, dit : " Cet asile aimable et tranquille par le bonheur est habité… la sombre tristesse cesse dans ces lieux innocents ", au moment où nous découvrons le lieu d’hospitalisation, le lieu de vie désormais d’Els. Les images se font nettes un instant pour montrer un portrait de l’Els d’" avant " ou des dessins d’enfants au mur.

Le mythe, l’opéra (si justement rendu par les solistes, l’Orchestre Symphonique et les Chœurs de la Monnaie, dirigés par Hervé Niquet) et la cruelle réalité se conjuguent pour exprimer un message universel, qui touche chacun des spectateurs présents dans la salle. Une salle où règne d’ailleurs un silence exceptionnel, typique d’une émotion qui, grâce à l’approche si nuancée de Castellucci, n’est jamais émotivité ni sensiblerie. Le spectateur, intensément ému, garde tout son pouvoir de perception, de réflexion, d’appropriation raisonnée. Et il reçoit au plus profond ce message en images, sons et mots qui lui dit la force de l’amour !

Si l’opéra se termine bien - les dieux émus rendent Eurydice à Orphée -, dans la vraie vie, Els reste dans son lit… Mais le " rôle " que lui a donné Castellucci, ce si beau cadeau qu’il lui a offert, l’importance que son récit de présentation des faits donne à son courage, à la présence attentive des siens, à la tendresse partagée, l’aideront sans doute à mieux supporter son calvaire…

La mise en scène de Castellucci s’est appropriée l’œuvre de Gluck, mais pour mieux en faire apparaître et la richesse et la beauté, et surtout pour les mettre en harmonie avec notre humanité !

Stéphane Gilbart
(Photo Bernd Uhlig)