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Aix-en-Provence, Pelléas et Mélisande, 02/07/2016

Pelléas et Mélisande



"Pelléas et Mélisande"est incontestablement l’événement-phare du 68e Festival d’Aix-en-Provence, magnifié comme il l’est sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen, dans la mise en scène de Katie Mitchell, dans le chant de sa superbe distribution.

Claude Debussy, inspiré par la pièce de théâtre éponyme de Maurice Maeterlinck, a réussi, en 1902, un chef-d’œuvre, étrange objet lyrique surgi d’ailleurs – sans prédécesseur, sans successeur. Il s’agissait de mettre en notes la tragique histoire de la farouche Mélisande, devenue, dans un pays lointain d’immense tristesse, l’épouse de Golaud, vite éprise – passion réciproque - de Pelléas, le demi-frère de celui-ci. Jalousie, mort. Rien de naturaliste : Maeterlinck est un auteur symboliste, les mots ne sont là que pour leurs sens latents ; les silences qui les séparent sont intensément significatifs. Debussy leur a trouvé de merveilleuses équivalences musicales dans une partition toute de retenue, riche de tant d’échos.

Un des bonheurs de la soirée est son interprétation par le Philharmonia Orchestra de Londres dirigé par Esa-Pekka Salonen. L’orchestre ayant été placé à mi-fosse, une meilleure diffusion des sons en résulte, qui a permis à son chef d’atteindre aux plus subtiles, aux plus infimes nuances. Quelle direction déliée, fluide, quelle délicatesse dans la sollicitation des musiciens et des chanteurs. L’œuvre exhale tous ses parfums !

Mais si l’on peut en jouir de la sorte, c’est que la mise en scène - ce que l’on voit - ne vient pas faire obstacle à ce que l’on entend. Katie Mitchell, une fois encore, l’a conçue aussi originale que porteuse de sens (et l’on se rappellera son "The House taken over"naguère à Luxembourg). Pour elle, toute cette histoire n’est que le rêve d’une jeune épousée. Le livret de Maeterlinck s’installe alors dans un univers onirique où se multiplient d’étranges images dont la signification n’est jamais définitive et qui, très symbolistement, s’ouvrent sur des ailleurs (les personnages sont dédoublés, un arbre envahit un salon, une piscine délabrée, un escalier de secours lieu d’inquiétude). Mais surtout, tout est dorénavant focalisé sur Mélisande. Elle n’est plus la victime d’un engrenage tragique ; elle est femme de désirs, de frustrations, d’angoisses.

Encore fallait-il concrétiser ces intentions. Katie Mitchell est une magicienne de l’espace scénique. Dans un décor conçu par Lizzie Clachan, un panneau glisse et révèle un lieu (le salon familial), il se referme pendant qu’un autre à côté s’ouvre (le fameux escalier), le premier s’ouvre à nouveau, mais – ô surprise – sur la piscine décrépite. Le spectateur est ainsi embarqué dans l’étrangeté de nos rêves – et il faut saluer (ils auront leur juste part d’acclamations) les techniciens prestidigitateurs.

La direction de l’orchestre et cette mise en scène constituent le meilleur des écrins pour l’épanouissement des voix. La distribution est à l’unisson. Voilà pourquoi ce "Pelléas et Mélisande"fera date.

Stéphane Gilbart
(photo Patrick Berger / Artcomart)