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Aix-en-Provence, Pinocchio, 03/07/2017

Pinocchio

Peut-on rêver meilleure défense et illustration de l’opéra que ce "Pinocchio"de Philippe Boesmans et Joël Pommerat ?

Au départ, un pari : commencer un festival d’art lyrique consacré avec une création bien loin des tranquillités replètes d’une énième reprise d’un chef-d’œuvre institutionnalisé. C’est plutôt rare, mais c’est typique de l’esprit tranquillement novateur du maître des lieux, Bernard Foccroulle. Un pari gagnant !

A la base, "Pinocchio", un récit traditionnel déjà revisité au théâtre par Joël Pommerat. On sait que cet auteur-metteur en scène français (on a pu saluer à Luxembourg son "Ça ira (1) Fin de Louis") affectionne ces univers-là, ainsi "Cendrillon" et "Le Petit Chaperon Rouge", qu’il traite à sa belle manière. Tout en gardant leurs structures essentielles, il en réécrit les textes, les inscrivant notamment dans un registre de langue d’aujourd’hui ("Il fallait que ça tombe sur moi"), avec des décalages qui jouent sur le fait que nous les connaissons. Mais il est essentiellement un magicien scénique. Il fait se succéder des séquences brèves ponctuées par des "fondus au noir", dont l’enchaînement est toujours source de surprise, d’émerveillement. Comment a-t-on pu installer aussi rapidement une classe sur le plateau, comment se retrouve-t-on ensuite au milieu de l’océan ? Les coups de théâtre foisonnent ! Pommerat est un fantastique maître des lumières, travaillant dans toutes les nuances possibles du noir et blanc (avec son complice Eric Soyer), recourant également à des images vidéo qui concourent au dépaysement. Le spectateur adulte retrouve les enchantements de son enfance, mais avec une distance ironique savoureuse ; le jeune spectateur est fasciné par ces effets spéciaux en direct et leurs effets directs (il éclate de rire, il tremble, il s’émeut).

La question qui se posait était de savoir comment cet univers théâtral allait supporter le passage dans un univers lyrique, s’accommoder du rythme différent d’une partition. En fait, après quelques premiers moments de "réglages", la magie de la représentation en est multipliée !

Grâce à la superbe partition de Philippe Boesmans, un compositeur consacré pour quelques opéras "sérieux"("Le Conte d’hiver", "Mademoiselle Julie", "Yvonne, Princesse de Bourgogne"). Magnifiquement inspirée dans son instrumentation et son orchestration, elle est innombrable dans ses tonalités, ses atmosphères, ses ruptures, ses évocations. Elle contribue à part entière au plaisir éprouvé. Elle a son pouvoir de fascination.

Stimulés par de pareilles propositions scéniques et musicales, les interprètes, une belle équipe dont certains multiplient les rôles, tous menés au meilleur d’eux-mêmes – une stimulation typique de la façon dont Pommerat dirige ses interprètes.

Dans la fosse, sous la baguette avisée d’Emilio Pomarico, il y a le Klangforum Wien, incontestable en de telles occurrences. Un trio scénique savoureux les complète, composé du saxophoniste Fabrizio Cassol, de l’accordéoniste Philippe Thuriot et du violoniste tzigane Tcha Limberger.

Pour conclure sur la réussite de cette création d’un "spectacle vivant"vivant, je m’en remets non seulement aux réactions de mes contemporains (d’un certain âge) mais surtout à celles spontanément enthousiastes de ses plus jeunes spectateurs, quatre classes d’une école primaire de Miramas.

Stéphane Gilbart
(photos Patrick Berger)