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Montpellier(Operas), Poppea e Nerone, 15/05/2013

Poppea e Nerone

Poppée et Néron : ils s’aiment et ils veulent le pouvoir… mais chacun pour soi ! Et tant pis pour Octavie, Otton, Drusilla, qui eux aussi aiment, s’aiment ou les aiment ; et tant pis pour le philosophe Sénèque, qui avait cru qu’un monde fondé sur la morale était possible. Tous balayés ! Telle est la réalité de cette œuvre dont le " happy end " augure des jours aussi terribles que sanglants – et que le metteur en scène nous révèle d’ailleurs en un petit texte projeté en épilogue.

Si cette production d’un opéra de Monteverdi (1642) convainc et emporte, c’est parce qu’elle a été densifiée d’un double point de vue créateur : celui d’un compositeur d’aujourd’hui, Philippe Boesmans, et celui d’un metteur en scène de superbe radicalité, Krzysztof Warlikowski. Grâce à eux, " L’Incoronazione di Poppea " ", devenu " Poppea e Nerone ", a pris d’autres " couleurs ".

L’orchestration de la partition de Monteverdi par Philippe Boesmans en a comme exacerbé l’expressivité : le jeu des instruments et de leurs combinaisons intensifie la signification des mots et des situations, leur offre un second degré davantage tragique, émouvant ou savoureusement ironique.

Quant à Warlikowski, il réussit, sans la solliciter, sans la forcer, à multiplier le propos de l’œuvre. Elle reste évidemment le lieu d’un combat sans pitié pour le pouvoir, dont l’amour est une arme. Mais, développant le personnage de Sénèque, Warlikowski élargit et intemporalise la portée morale de l’œuvre… avec l’absence d’illusions qui le caractérise. C’est ainsi qu’il a imaginé un prologue théâtral qui nous permet d’assister, six ans avant les faits relatés par l’opéra, à une leçon du philosophe à l’université (superbe scénographie due de nouveau à Malgorzata Szczesniak, à la fois adaptée aux circonstances et typique des univers du metteur en scène polonais). Parmi ses élèves d’alors, les protagonistes du drame. Mais en ce temps-là déjà, Sénèque était hanté par un douloureux questionnement à propos de ses convictions.

Warlikowski a l’art aussi des histoires en arrière-plan, de personnages et de situations qui apparaissent comme des échos, des annonces, des confirmations, des contestations de ce qui se joue. Ses images scéniques (vidéos, vêtements et maquillages, travestissements, rameurs ( !), acrobates, etc.), dans leur étrangeté, réalisent le puzzle de ses intentions. Et quelle violence aussi, immédiate ou sous-jacente, il installe entre les protagonistes.

Leurs interprètes s’imposent, non seulement dans la mise en exergue de leur partition, mais aussi en ayant accepté et intégré les nombreuses exigences du jeu corporel – et donc vocal - qu’a exigé d’eux le metteur en scène.

L’Orchestre de l’Opéra, sous la baguette précise de Peter Telling, se réjouit manifestement des belles opportunités que lui a offertes Philippe Boesmans.

Ce Monteverdi-là, dont le tragique n’interdit pas des épisodes qui suscitent les sourires, est donc éminemment shakespearien, ce qui ne surprend pas de la part de Krzysztof Warlikowski, dont on connaît la prédilection pour le dramaturge anglais.

Stéphane Gilbart