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Bruxelles(Monnaie), Powder her face, 22/09/2015

Powder her face

Quel beau conte de fées, non pas pour la princesse, mais pour la duchesse ! Après une enfance dorée, Margaret Wigham fait, à Londres, au printemps 1930, son "entrée dans le monde": un triomphe ! Elle est la plus belle, la plus élégante, la plus courtisée, la plus "en vue"(aujourd’hui, on dirait la plus "médiatisée"). Elle est de toutes les fêtes, de tous les défilés de mode, dans tous les endroits où "il faut être".

Fiancée à l’un, mariée à l’autre dont elle divorce, elle épouse en 1951 Ian, le onzième Duc d’Argyll. Bien vite, elle bascule et plonge dans une vie sexuelle absolument dissolue. S’en suivra un procès en divorce avec la comptabilité de ses aventures et l’étalage sordide, photos à l’appui, de ses turpitudes. La voilà de nouveau "en vue", "médiatisée"…

Ruinée, elle finira sa vie dans une maison de retraite en 1993.

Du paradis à l’enfer !

Cette histoire réelle est idéale pour un livret d’opéra : paroxysme de grandeur et de décadence, adulation puis exclusion par un système qui condamne ce que lui-même dissimule si habilement en toute hypocrisie, faille existentielle, désolation, déploration. Philippe Henscher n’a pas raté l’occasion, cristallisant la vie vécue en quelques séquences emblématiques qui en révèlent à la fois les péripéties et les sous-jacences. Henscher ne s’appesantit jamais : en quelques phrases, en quelques échanges, tant est dit et offert à la réflexion du spectateur. En 1995, Thomas Ades lui a donné vie remarquable dans un opéra, avec une partition pour un ensemble réduit de dix-huit musiciens dont un accordéon – très bien dirigés ici par Alejo Pérez. Des bruitages aussi jalonnent cette partition, nourrissant les atmosphères qu’elle crée. Quelle excellente idée de composition notamment que celle du tango infernal ultime…

ux Halles de Schaerbeek, nouvelle étape pour La Monnaie Hors les Murs, la mise en scène de Mariusz Trelinski est en parfaite cohérence avec la double approche significative du livret et de la partition.
Il n’illustre pas ! Il crée de plus que pertinentes équivalences scéniques ! Sur un grand plateau noir tournant, il fait apparaître quelques objets à la fois réalistes et surtout éminemment symboliques : la baignoire hollywoodienne de la duchesse, une immense tenture à paillettes, une voiture de sport, le salon d’un couple de classe moyenne regardant à la télévision la retransmission du procès, la chambre d’amour du Duc et de sa maîtresse, des cabines de peep-show, un studio de télévision des années pop. Quant à la longue séquence sexuelle explicite, elle n’est en rien scandaleuse, elle est elle aussi à la fois réaliste et métaphorique : telle est bien la déchéance de celle qui avait été "la jeune femme idéale".

Motivés par pareilles partition et mise en scène, les interprètes les accomplissent ! Une idée bienvenue a d'ailleurs été de confier tous les personnages masculins à deux chanteurs, l’un réunissant les rôles d’un pouvoir oppresseur (mari, juge, directeur d’hôtel), l’autre ceux du petit peuple témoin ou acteur des débauches de la duchesse (électricien, serveur, téléspectateur).

De plus, aux Halles de Schaerbeek, la proximité des spectateurs avec le plateau les immerge davantage, les implique, dans le spectacle de cette fatale destinée.

Stéphane Gilbart
(photo Krzsysztof Bielinski)