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Luxembourg, Private View, 27/11/2015

Private View

"Private View"d’Annelies Van Parys est un opéra contemporain, vraiment contemporain, puisqu’il a été composé en 2014 et créé en mai 2015, il y a à peine six mois donc. Un opéra immédiatement reconnu et consacré, puisque avant même d’être mis en scène, il était récompensé par le premier FEDORA-Rolf Lieberman Price, une distinction internationale.

Cet opéra est contemporain aussi par sa thématique : il ne s’agit plus d’une tragédie noble impliquant des dieux ou des rois ni d’une tragédie bourgeoise développant des péripéties passionnelles. Non, comme l’affirme la compositrice, "J’étais attirée par un sujet plus personnel : des films policiers d’un de mes réalisateurs préférés, Alfred Hitchkoch". On le voit, c’est une mythologie de notre temps, celle du cinéma, qui a été convoquée. Et si l’œuvre s’appelle "Private View", c’est parce qu’elle fait référence à l’un des films les plus célèbres, les plus géniaux d’Hitchkoch "Fenêtre sur cour". L’on se rappellera ce personnage qu’un fracture à la jambe cloue dans son fauteuil devant une fenêtre donnant sur la cour de son immeuble, observant ce qui se passe dans les appartements d’en face et se demandant soudain si l’un de ses voisins n’a pas assassiné sa femme ! Suspense !
Ce qui a séduit Annelies Van Parys dans cette histoire, c’est l’interrogation vertigineuse qu’elle pose quant à la fiabilité de ce que nous avons vu ou cru voir : "Ce que nous voyons est-il toujours vrai ou colorons-nous les images avec nos propres conceptions ou présupposés ?"Elle a donc imaginé (avec la librettiste Jen Hadfield et la scénariste Gaea Schoeters) une espèce d’intrigue qui confronte le spectateur à toutes sortes d’images à propos desquelles il va s’interroger à son tour. Ces images proviennent de "films d’époque"- celle d’Hitchkock. Elles sont projetées sur un écran, diffractées, multipliées, étonnamment associées, obsessionnelles, travaillées (notamment par des traits de couleur).

La partition d’Annelies Van Parys suscite donc des atmosphères typiques de ce genre de situations et de climats, propices à une interpellation du spectateur : neuf instrumentistes seulement – dont un accordéon – l’interprètent. Ils appartiennent à ce fameux Asko/Schoenberg Ensemble réputé pour son approche de toutes les musiques contemporaines, dirigé par Etienne Siebens, lui aussi reconnu pour son travail en ce domaine. Les voix de l’œuvre, celles qui commentent, qui interrogent, qui surprennent et font aussi sourire, ce sont celles des cinq chanteurs des Vocalsolisten de Stuttgart.

Quant aux images, elles sont le résultat du traitement virtuose que leur a réservé le Collectif 33 1/3. Le tout "orchestré"par l’Irlandais John Creed, un metteur en scène talentueux.

C’est une étrange expédition – et tout à fait pertinente - que propose donc Annelies Van Parys : le spectateur y revoit, y reconnaît des images qui lui sont familières, mais cette familiarité se teinte d’étrangeté et l’amène à s’interroger quant à la perception qu’il a de ces images-là, de toutes les images en fait. Une interpellation bienvenue en notre univers d’images omniprésentes.

Pierre Bouchet
(Photo Koen Broos)