Back to All Articles
Sep 2020

Que la fête (re)commence

Opera
Composer
Date of Performances
Location
Company
La bohème
Puccini
20/09/2020 - 07/10/2020
Liège

Le moment était particulier, émouvant même, et à double titre, pour l’Opéra de Wallonie : après les longs mois d’une fermeture obligée et les annulations en cascade, rouvrir ses portes, accueillir son public, représenter un opéra. Et commencer à célébrer ses deux cents ans d’existence : tradition, pérennité, innovation, nécessité.

En ces temps de pandémie, pareille entreprise n’a évidemment pas été aisée à concrétiser. Il a fallu tenir compte des contraintes sanitaires évolutives : comment, dans ce contexte, préparer une production d’opéra, dont on sait la complexité et le nombre d’intervenants qu’elle implique, pour quel public et à quelles conditions.

C’est un étrange bal masqué qui s’est donc joué dans la salle de l’opéra, avec ses spectateurs aux mains préalablement hydroalcoolisées, répartis en bulles amicales ou familiales prudemment espacées d’un siège. Le masque cesse vite d’être gênant… dans la mesure où ce qui se chante et se joue captive.

Une autre bulle est celle de tous ceux qui ont préparé et réalisent les représentations. Tests multipliés, gestion des déplacements, etc., etc. Prudence indispensable et responsabilité assumée de chacun.

Mais une pareille situation complexe peut avoir des conséquences inattendues, particulièrement bienvenues, quant à la réalité de ce qui est représenté. Pour éviter la promiscuité des musiciens entassés dans la fosse d’orchestre, et devant l’impossibilité matérielle de les espacer, il a fallu en réduire le nombre. Et là, ô miracle, plutôt que de bricoler des solutions musicales approximatives, on découvre une partition toute prête absolument adaptée aux circonstances ! Conçue par le musicologue Gerardo Colella, elle était spécialement destinée aux petits théâtres italiens qui ne pouvaient pas accueillir une imposante formation orchestrale, avec ses vents par un et moins de violons. C’est une décision heureuse : l’opéra de Liège est "à dimension humaine", et les sons s’y diffusent sans problème. Plus précisément, cette formation "chambriste"convient particulièrement pour les séquences intimistes de l’œuvre, nous sommes au cœur de la partition, nous sommes à l’unisson des sentiments. Une sorte de mezza musica absolument révélatrice. Quant aux savoureux épisodes de joyeuse taquinerie amicale qui opposent les bohèmes fauchés, les vents isolés leur confèrent du piquant, une espièglerie bienvenue.

Dans sa mise en scène, et l’idée est bienvenue, Stefano Mazzonis di Pralafera a installé cette bohème-là dans le Paris artistiquement effervescent des années 1945-50, une vision plutôt cinématographique, facilitée par les décors modulables de Carlo Sala. Il y a notamment des effets de zoom, de focalisation, absolument réussis, et qui culminent dans la scène de la mort de Mimi : deux faisceaux de lumière saisissent Rodolfo et Mimi, un seul faisceau s’attarde sur elle, morte, dans l’extinction de la musique, émotion intense, rideau.

Bonheur de cette production ! Il y a longtemps qu’Angela Gheorghiu, la grande Angela Gheorghiu, a chanté sa première Mimi ; elle nourrit celle-ci de tout son talent accompli, d’une superbe maturité d’expression, elle n’a plus rien à prouver, elle est. Dans cette version orchestrale réduite, elle peut nuancer tous les sentiments de sa belle et triste héroïne. Quant à tous les autres, Stefan Pop-Rodolfo, Maria Rey-Joly-Musetta, Ionut Pascu-Marcello, Kamil Ben Hsaïn Lachiri-Schaunard, Ugo Guagliardo-Colline, Patrick Delcour-Benoît-Alcindoro, Stefano de Rosa-Parpignol, Benoît Delvaux-un sergent des douanes et Marc Tissons-un douanier, ils contribuent aux atmosphères si efficacement savoureuses, contrastées, espiègles, dramatiques, du livret et de la partition.

Les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra, justement dirigés par Frédéric Chaslin, n’ont pas raté l’occasion que leur fournissait la partition réduite pour faire valoir leurs belles qualités davantage solistes.

Quel beau retour à l’opéra que cette "Bohème"!

Stéphane Gilbart
Photo Opéra Royal de Wallonie