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Paris(Opera), Rigoletto, 27/01/2012

Rigoletto

Rigoletto : l’homme qui rit! Ou plutôt l’homme qui riait et qui jamais plus ne rira! Le voilà donc, lui, le bossu, le bouffon du Duc de Mantoue, l'âme damnée de ce redoutable séducteur, empressé à prévenir ses moindres caprices, se moquant de ceux dont il se moque, accablant ceux qu’il accable. Comme il rit cet homme-là ! Et quelle haine il suscite!

Et pourtant, il a un secret, un merveilleux secret, sa fille Gilda, qu’il tient à l’écart du monde, qui ignore tout de la vie de son père. Mais les pères ne peuvent rien contre les sentiments de leurs filles et le destin a plus d’un tour dans son sac. De quiproquo funeste en quiproquo funeste, la fatalité tragique va emporter Rigoletto. Il ne rira plus jamais!

Une des raisons de la fascination de cet opéra de Verdi, c’est d’abord son livret, une réussite d’adaptation du “Roi s’amuse” de Victor Hugo par Francesco Maria Piave. Quelle puissante caractérisation des personnages, et comme il se déroule inexorablement “le ressort” (Jean Anouilh) de cette tragédie qui verra la fille tant aimée venir se jeter elle-même devant le poignard destiné par son père au vil séducteur qu’elle ne peut cependant s’empêcher d’aimer.

Et ce “scénario”, Verdi l’a merveilleusement magnifié dans une partition accomplie, de celles que l’on n’oublie pas après les avoir entendues ne serait-ce qu’une fois. Raillerie impitoyable, espièglerie insouciante, amour fou, désespoir tout aussi fou, affrontements, abattement : tout un catalogue d’émotions si fortes et pourtant si nuancées.

Une partition qui est aussi et surtout un bonheur pour les voix, pour toutes les voix. Un bonheur que ne se refusent pas celles qui ont été réunies sous la baguette de Daniele Callegari. Les airs, les duos, le fameux quatuor de l’acte III sont exacts au rendez-vous, fidèles au souvenir et toujours si surprenants.
Quant à la mise en scène de Jérôme Savary, elle a fait de Mantoue une ville ravagée par un tremblement de terre : sa splendeur passée est visible encore dans ses ruines, mais cet univers-là est définitivement, irrémédiablement condamné. Tout va s’effondrer bientôt. A l’image d’une société humaine absolument minée par toutes les corruptions.

Stéphane Gilbart