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Luxembourg, Salome, 17/04/2016

Salome

Dans une confrontation avec la "Salomé"de Richard Strauss, ce qui nous impressionne et ce qui nous bouleverse, ce qui nous subjugue et que nous emportons avec nous, gravée en nous, c’est son extraordinaire, sa somptueuse, sa "fantastique"partition. L’orchestre nous raconte la terrible histoire de cette jeune femme désirée par Hérode, son beau-père, furieuse du refus qu’oppose à ses propres désirs l’intransigeant Jochanaan, exigeant et obtenant du beau-père incestueux la tête de ce prophète. Il vaudrait la peine de prendre le temps de se pencher sur cette partition pour montrer comment son instrumentation et son orchestration réussissent à suggérer et à dire ce qui s’imagine, ce qui se ressent, ce qui se trame, ce qui se met en jeu.

Elle est aussi, de ce fait, un formidable défi pour un orchestre, "mis en demeure"à la fois dans ses individualités et l’ensemble qu’il constitue. L’OPL, l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg, s’est manifestement réjoui d’être de nouveau dirigé dans pareille aventure par Stefan Soltesz, retrouvé après un autre Strauss, il y a quelques saisons, "Le Chevalier à la Rose". Le chef, dans sa lecture, et l’orchestre, dans sa complicité avec lui, ont accompli l’œuvre ! Quel défi aussi pour les voix, pour les interprètes de ces personnages paroxystiques, en éruption de leurs instincts, ruses et (res)sentiments ! Ils l’ont relevé dans un engagement total, si justes dans leurs caractérisations, aussi excellents acteurs que chanteurs.

Claus Guth a mis en scène ce déferlement de passions, avec l’"inquiétante étrangeté"qui le caractérise. Tout ce que l’on voit est techniquement sans faille, dans la maîtrise scénographique, le jeu des lumières, le rythme des entrées et des sorties, la mise en espace, les présences muettes. Sa mise en évidence de la dimension incestueuse du récit est aussi bien concrétisée que pertinente : il a multiplié sur le plateau les Salomé, de la toute petite fille à l’héroïne vengeresse, toutes identiques, cheveux auburn et bandeau vert, robe verte à ceinture rouge, chaussures rouges. Des Salomé victimes au long cours du prédateur. Et c’est ainsi que la fameuse danse des "Sept Voiles", qui montre Salomé "manipulée"comme une marionnette aux différents âges de sa vie, apparaît non plus comme un sommet de séduction, mais comme une sorte de résumé d’une tragique (dé)possession, qui se résoudra dans un caprice vengeur.

Reste que si ces éléments-là de la mise en scène nous ont convaincu, son cadre général nous a perturbé : toute cette histoire biblique aux innombrables connotations (que révèle un magnifique livret) se déroule dans un immense magasin de prêt-à-porter masculin dont Monsieur et Madame Hérode sont les propriétaires. Des mannequins sont donc notamment de la partie, se déplaçant à pas et mouvements cassés, perdant un bras ou une jambe ; Jochanaan surgit d’un tas de fripes, quasi-nu et éructant ses malédictions, avant de revêtir le même costume que celui d’Hérode…

Et c’est là que le problème se pose pour nous, que nous aimerions généraliser : pareille "installation"a des justifications dramaturgiques, nous n’en doutons pas. Le problème est que les questions qu’elle soulève (pourquoi ce choix ? que signifie-t-il ?) s’interposent entre l’œuvre et nous, nous distraient de l’œuvre au lieu de nous y attacher davantage. D’autre part, elles sont d’ordre intellectuel, et c’est alors oublier que l’œuvre d’art n’est pas une démonstration rationnelle ou une dissertation philosophico-politico-psychanalytico-sociale, mais qu’elle est d’abord, essentiellement, sensations, émotions, sentiments – un ressenti dont les connotations permettront ensuite à chacun de recréer un univers / son univers. Nous pouvons comprendre ce type de mises en scène, mais nous ne les acceptons que si elles nous offrent un meilleur accès sensible à l’œuvre qu’elles concrétisent – en n’oubliant jamais aussi que de tout grands créateurs se sont caractérisés par leur travail incessant de simplification créatrice…

Stéphane Gilbart
(photos Monika Rittershaus)