Articles

København(KGL), Siciliansk vesper, 16/05/2015

Siciliansk vesper

Henri le Sicilien est confronté à un dilemme : pourra-t-il continuer à mener le soulèvement contre Montfort le Français dont il vient d’apprendre qu’il est son père tout en sauvegardant l’amour qu’il éprouve pour Hélène la Sicilienne qui a toutes les raisons familiales – l’exécution de son frère - d’exciter la révolution ? Voilà un sujet qui aurait pu engendrer un bel et bon opéra en cinq actes ! Mais Scribe, l’auteur du livret, n’a pas été beaucoup plus loin que le résumé succinct que je viens d’en faire : on reste en surface !

D’autre part, le Verdi de 1855, désireux de s’imposer à Paris, accepte les règles du "grand opéra"(cinq actes, chœurs, ballet, grandes scènes, couleur locale, etc.), des contraintes qui ne favorisent pas non plus une intensification des possibilités de l’intrigue ni une exploration des profondeurs psychologiques des protagonistes.

Comment donc rendre intéressante une production d’un pareil opéra, lui donner une nécessité ?
Stefan Herheim a magnifiquement relevé le défi !

Cette tragique histoire supposée se dérouler dans une Sicile du 13e siècle, il l’installe dans une maison d’opéra du milieu du 19è siècle, c’est-à-dire contemporaine de la création de l’œuvre. Il va utiliser, en les détournant, en les accentuant, en les systématisant, tous les codes du "grand opéra".

Il nous propose donc une "représentation"comme le prouve le décor en forme de salle d’opéra avec loges et balcons. Régulièrement aussi, un rideau de scène s’abaisse et se lève à droite du plateau. Le chef des conjurés, comme dans des gravures d’époque, est borgne et porte un bandeau noir sur l’œil gauche. Les vêtements des Siciliennes et des soldats français sont exactement ceux d’illustrations stéréotypées. Mais la trouvaille essentielle de Stefan Herheim est d’avoir confié au ballet - qui apparaissait à l’époque pour des intermèdes obligés interrompant l’action - un rôle "essentiel". Et cela, dès l’Ouverture. Procida, le comploteur en chef, apparaît comme une sorte de maître de ballet dont les danseuses et lui-même vont être les victimes des violences des troupes occupantes. Lors de chacune des séquences importantes, les danseuses interviennent – en tenues très "danse classique"(longs tutus et pointes) –, agissant le plus souvent comme des maîtresses de cérémonie guidant les uns et les autres, et guidées à leur tour par leur "maître de ballet-comploteur"Procida. A un moment même, les révoltés siciliens iront à la barre pour quelques exercices d’échauffement ; à un autre, les danseuses se balanceront sur le rythme de la partition. On le voit, Herheim "joue le jeu", et cela de façon espiègle, pertinente et cohérente. Une ironie douce caractérise sa mise en scène.

Mais, et c’est une autre des raisons de son succès, Herheim a la politesse de se faire transparent et de s’effacer au moment des duos et ensembles, installant les chanteurs face au public, laissant ainsi celui-ci profiter des belles pages vocales qui ne manquent pas dans l’œuvre - et exigent d’ailleurs beaucoup de leurs interprètes, qui s’en acquittent bellement. Il satisfait aussi notre goût enfantin pour les "grande scènes"en leur donnant le plus grand impact scénique possible (quitte même à rajouter un peloton d’exécution au revolver à la fin de l’acte III).

On découvre donc les ressorts de l’œuvre, savoureusement systématisés, sans rien perdre de ses moments d’intensité.

Et, Paolo Carignani motivant l’Orchestre et le Chœur de l’Opéra comme il convient, les spectateurs se réjouissent de leur soirée dans ce lieu merveilleux qu’est l’Opéra Royal Danois.

Stéphane Gilbart
(Photo Bill Cooper)