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Luxembourg, Simon Boccanegra, 29/03/2017

Simon Boccanegra

Tout part du livret, un livret impossible à résumer dans ses rebondissements, dans ses incohérences, dans les identités camouflées de ses personnages. Une page de ce journal n’y suffirait pas et vous laisserait d’ailleurs perplexes. C’est l’une des raisons pour lesquelles "Simon Boccanegra"ne rencontre quasi aucun succès lors de sa création en 1857. Vingt-quatre ans plus tard, Verdi, qui y tient, le reprend et l’améliore, mais il reste peu compréhensible. N’empêche, retravaillé de façon à en rendre plus lyriquement pertinents certains épisodes, ce qui devient alors l’antépénultième opéra du maître (lui succéderont "Otello"et "Falstaff") connaît le succès en 1881.

C’est justement en jouant le jeu de cette extrême difficulté à le jouer que David Hermann en réussit la mise en scène. Il refuse à la fois une reconstitution purement historique vite saturée et une actualisation exacerbée vite réductrice. Il va plutôt nous en donner à voir, à nous les spectateurs de 2017, les différentes facettes en un puzzle aussi convaincant que réjouissant.

L’œuvre a une dimension politique incontestable : Simon Boccanegra, à qui on demande d’assumer le pouvoir, est un homme de conviction, un homme désintéressé dans un univers corrompu. Comme il le dit dans la fameuse "Scène du Conseil", il veut effacer les antagonismes et promouvoir la paix et l’amour.
Il y a un aspect christique chez lui. Très savoureusement, David Hermann l’illustre en reconstituant exactement une "dernière cène", telle que l’ont immortalisée tant de peintres : Boccanegra au milieu de ses douze disciples. Avec un Judas : Paolo, l’ami devenu ennemi. C’est inattendu, mais cela visualise ce qui se joue. De même, la fille de Boccanegra (Amélia-Maria – je renonce à vous expliquer ce double prénom), confrontée à de terribles situations (cachée, errante, adoptée, enlevée, libérée, etc.) s’en sort toujours miraculeusement et ressurgit toujours fort à propos : la voilà devenue scéniquement une réincarnation de la Vierge Marie, en une véritable "apparition". C’est juste et cela fait sourire. De même, l’œuvre a des aspects absolument "mélo": on veut se trucider, on songe à se suicider, on empoisonne. David Hermann surenchérit : les protagonistes brandissent régulièrement des révolvers menaçants et préparent des mixtures à grands coups de substances mortelles généreusement dosées. Quelles belles scènes de foule aussi !

Toute cette effervescence, dont je ne rends compte que de l’essentiel, se révèle extrêmement cohérente. La mise en scène se caractérise de plus, ce qui est remarquable en ces temps de metteurs en scène pachydermes soulignant encore et encore l’originalité (très souvent banale) de leur génie conceptuel, par sa légèreté, sa rapidité bienvenue : elle ne s’appesantit jamais, elle nous fait des propositions, elle suscite notre intérêt et nous fait ressentir la richesse paradoxale d’un livret encombré.

Surtout, cette mise en scène, jamais, ne porte atteinte à ce qui est quand même l’essentiel de l’œuvre, ses chants et sa musique. Ils sont remarquablement servis par les solistes. Accompagnés dans la superbe partition de Verdi par Gustavo Gimeno (qui fait ses débuts dans la fosse du Grand Théâtre), l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg et le bel ensemble du Chœur de l’Opera Ballet Vlaanderen.

Stéphane Gilbart
(photo Annemie Augustijns)