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Aix-en-Provence, Svadba, 03/07/2015

Svadba

Au Festival d’Aix-en-Provence, "Svadba"d’Ana Sokolovic est apparu comme une proposition originale, celle d’un bref opéra pour six voix de femmes a cappella. Une proposition inattendue et convaincante.
Six jeunes femmes vont partager la dernière nuit de jeune fille de l’une d’entre elles : le lendemain en effet, elle se marie. Elles vont chanter, danser, jouer ; préparer la mariée pour la cérémonie.

Ce qui est remarquable dans ce petit opéra d’à peine cinquante-cinq minutes, c’est que l’essentiel n’est pas dit par des mots. Quelques informations seulement qui permettent de préciser la situation. Les voix, a cappella, exprimeront tout ! Ana Sokolovic, qui a composé la partition et écrit le livret, en a saisi et multiplié les pouvoirs.

Ainsi, une succession de comptines renvoie à la petite enfance heureuse, celle des premières complicités, celle des jours insouciants, et cela au moment où une vie va définitivement basculer dans un monde des adultes qui n’est en rien paradisiaque, qui ne répond pas aux attentes : "A Jovan, l’ivrogne, [ma mère] me donne / Mais Jovan, l’ivrogne, moi, je n’en veux pas. / C’est Ilija, le brave, que je veux"!

On s’oppose, on se dispute, on s’affronte, on se rejoint à coups de lettres de l’alphabet, scandées, martelées, criées, susurrées. On se réunit dans un chant à l’unisson ou polyphonique.

Les sons des mots, onomatopéisés, deviennent des supports rythmiques ; ils mobilisent les corps ; ils font naître des pas de danse, des déplacements dont la géométrie est significative : isolant la future mariée, la protégeant, l’entraînant dans une ronde fusionnelle. Soudain tout est frénésie, soudain tout est abattement. Il y a le bonheur échu, il y a un futur incertain.

Le plateau est nu et le restera durant toute la représentation. Quelques chaises, dont l’une peut devenir tribune ou pilori ; des bols musicalisés par le va-et-vient ou la percussion d’une cuiller ; des appeaux en appel ou en écho du rossignol de l’aube ; des voiles, une robe de mariée ; sa robe blanche à elle, les robes noires de ses amies. Un beau travail de lumières, jouant sur les connotations du clair et de l’obscur, plongeant soudain le plateau dans une nuit de pleine lune, dans la solitude d’une dernière "nuit au jardin des oliviers".

Le spectateur est d’abord interloqué par cet étrange objet lyrique, s’inquiète même d’une heure à passer ainsi, a cappella. Mais peu à peu, en raison de tout ce qui vient d’être exposé, il découvre un univers scénique d’intenses suggestions. Il comprend ce qui se joue, il le ressent, et il passe lui aussi par toutes sortes de sensations, de sentiments, d’émotions. Il rejoint la ronde des jeunes filles, il y trouve sa place.

C’est Dáirine Ní Mheadra qui assure la cohésion musicale de l’ensemble. Quant aux deux metteurs en scène, Ted Huffman et Zack Winokur, ils ont subtilement écouté la partition et les mots d’Ana Sokolovic ; ils se sont abandonnés à eux jusqu’à leur trouver de très justes et belles équivalences scéniques.

Les six jeunes interprètes sont vocalement à l’exacte mesure de la partition, dont elles se réjouissent manifestement de la multiplicité de ses concrétisations vocales et de ses atmosphères ; elles en sont aussi les magnifiques instruments corporels.

Stéphane Gilbart
(photo Bernard Coutant)