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Luxembourg, The Beggar's Opera, 27/09/2018

The Beggar's Opera

Mais quelle est donc cette étrange proposition lyrique ? Un " Ballad Opera " !
Au début du XVIIIe siècle, à Londres, ils sont quelques-uns à en avoir assez des cérémonies de l’Opera Seria et, joyeux drilles créatifs, ils lui opposent une autre forme lyrique, aux antipodes.
Celle du " Ballad Opera " ! C’est du théâtre, beaucoup de théâtre, essentiellement satirique : on se moque, on dénonce, on ironise. Avec des séquences chantées plutôt brèves mais nombreuses faites de mélodies populaires, d’airs sérieux détournés. Il s’agit de plaire au public, de le réjouir.
On l’aura compris, ce " Ballad Opera "est l’ancêtre des opérettes et des comédies musicales.
" The Beggar’s Opera – L’Opéra des mendiants/des gueux "est écrit – je dis bien écrit - en 1728 par John Gay, un librettiste. Qui parsème son propos de toutes sortes de chansons alors en vogue et d’airs connus. Au départ, il est prévu que ces airs seront chantés a cappella. Mais pour agrémenter davantage le propos, John Gay fait appel à un compositeur-arrangeur : Johann Christoph Pepush.
Ce " Beggar’s Opera "nous invite à rencontrer une belle brochette de personnages peu recommandables, mais présentés comme s’ils allaient de soi, sans aucune distance critique moralisante : c’est ainsi que le monde va ! Tout tourne autour de Macheath, un bandit de grand chemin, coureur de jupons, et qui, justement, a promis simultanément le mariage à deux jeunes femmes… aux origines un peu particulières : Polly est la fille de Mr. Peachum, un fieffé coquin, un remarquable gangster manager. Lucy est la fille de Mr. Lockit, un geôlier plus que corrompu. Les deux pères, quoiqu’en relations d’affaires, n’ont de cesse que de tenter de s’escroquer l’un l’autre. Ajoutons au tableau les deux mères et toute une bande de malfrats et de prostituées. Joli monde, n’est-ce pas, aux beaux discours cyniques sur la façon de gérer au mieux (de leurs intérêts) la société. " Quel est le profit pour moi ? "est leur devise.
Les propos de John Gay étaient évidemment plutôt datés. Ian Burton s’en est emparé pour les actualiser. C’est savoureux dans la référence explicite aux modes d’organisation et de gestion de nos sociétés, au cynisme des affaires, ou même au Brexit. Le sourire des spectateurs est au rendez-vous.
Musicalement, il ne subsistait de l’œuvre que quelques mélodies et des lignes de basse. C’est alors que sont intervenus William Christie et ses musiciens des Arts Florissants. Ils ont réinventé tout cela, y adjoignant des variations et ornementations personnelles, se préservant même quelques zones d’improvisation. Il est réjouissant de découvrir tout à coup un air sérieux arrangé en filigrane d’une chanson.
Mais si tout cela est définitivement convaincant, c’est grâce au remarquable travail de mise en scène de Robert Carsen. Le tout est inscrit dans une scénographie imposante faite d’un dispositif modulable de caisses. Le rythme est plus que soutenu, les enchaînements sont fluides et rapides. L’orchestre, déguisé – ah ! la queue de cheval et le pantalon de cuir de William Christie –, est sur le plateau, assis sur des caisses. Quant aux interprètes, ils se multiplient : à la fois chanteurs, comédiens, acrobates, danseurs, et excellents dans chacune des facettes de leur rôle.

Stéphane Gilbart
(photo Patrick Berger)