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Bruxelles(Monnaie), Lucio Silla, 17/03/2017

The Cunning Little Vixen

"Est-ce un conte ou la réalité ?"se demande le garde-forestier dans le magnifique monologue ultime de "La Petite Renarde rusée"de Léos Janacek. La plupart des metteurs en scène privilégient le conte animalier : pour nous raconter la belle et joyeuse et triste histoire de "la petite renarde", ils nous plongent dans une nature reconstituée ou suggérée et y organisent la rencontre des animaux et des humains.

Christophe Coppens, le metteur en scène de cette production de La Monnaie, adopte un autre point de vue : il privilégie la réalité !

Christophe Coppens s’est d’abord imposé dans le monde de la mode : il y a été consacré notamment pour des chapeaux dont certains ont séduit Rihanna et Lady Gaga… Mais il a eu envie d’épanouir une part refoulée de lui-même et de mettre son talent au service d’un opéra.

En résulte une intense effervescence scénographique : sur l’immense plateau du Palais de La Monnaie, Christophe Coppens nous invite dans une petite ville au moment où s’achève le "cortège du printemps". On remise les chars (dont celui d’un immense renard) dans un grand hangar. C’est le moment d’aller prendre un verre dans le bar d’à côté (où la télévision projette des images de Rox, le renard des Studios Disney). A gauche du plateau, un local de surveillance avec ses écrans de contrôle.

C’est dans cet univers-là que se retrouvent les personnages de Janacek, le garde-chasse étant devenu le responsable de la sécurité.

La petite renarde, elle, est une jeune fille… rousse évidemment. Et ce que Christophe Coppens nous raconte, c’est, dans ce contexte, le passage à l’âge adulte de cette gamine-là. Ses problèmes avec les "grandes personnes", sa découverte de l’amour… avec une autre jeune fille tout aussi rousse.

Afin de densifier cette conception initiatrice de l’œuvre, Christophe Coppens a fait appel à toute une bande de jeunes figurants qui envahissent le bar ou s’agitent sur le plateau.

Tout cela est extrêmement cohérent, soigné jusqu’au moindre détail du décor, des vêtements, des maquillages, des accessoires. Cela ne manque pas de moments savoureusement décalés comme cette intrusion dans une sorte de chambre d’internat devenue poulailler. Cela prend des dimensions oniriques aussi. Les images sont belles. C’est inventif. Le rythme est soutenu, les séquences s’enchaînent.

Mais c’est "un peu saturé", et tout ce réel nous est imposé. En fin de compte, personnellement, je préfère la liberté que me laisse le conte tel quel. Dans cette histoire du temps qui passe, avec ses moments difficiles, ses joies et ses désillusions, dans cette mise en évidence d’un perpétuel renouvellement (toujours un printemps succédera à un hiver), le conte laisse à chacun une place pour se retrouver lui-même, au plus profond de lui-même.

Heureusement, ce plateau encombré n’empêche pas l’épanouissement de la si belle partition de Janacek. Quel bonheur, auquel contribue grandement Antonello Manacorda à la tête d’un Orchestre de La Monnaie réceptif à toutes ses impulsions. Quant aux solistes, ils confèrent une superbe vérité à leurs personnages. Ils nous rendent si proches les deux pôles de nos existences, celle que l’on envisage (quand on est petite renarde ou jeune fille rousse), celle dont on fait le bilan (quand on est instituteur ou garde-forestier).

Stéphane Gilbart
(photo Bernd Uhlig/La Monnaie)