Articles

Bruxelles(Monnaie), The Golden Cockerel, 13/12/2016

The Golden Cockerel

On pourrait souligner la portée politique contestataire du "Coq d’or", montrer comment la reprise par Rimsky Korsakov, en 1906, de ce petit conte satirique de Pouchkine est une façon habile de dénoncer les manques, les absurdités, les violences, les injustices, la bêtise d’un pouvoir autoritaire contesté, celui du Tsar. Ce serait se tromper de rubrique. C’est à un opéra que nous avons assisté !

Avec cette production, nous voilà devenus les passagers d’une fusée d’artifice en trois étages parfaitement solidaires !

Premier étage : le livret, le matériau du projet, immédiatement révélateur. Rien de tel, et le XVIIIe siècle des Lumières l’a magnifiquement démontré, que de recourir à des petits contes d’apparence enfantine, à des petits subterfuges narratifs, pour dire sans dire en le disant. La fiction exotique, si détachée du réel en apparence, est une des meilleures façons d’en parler nettement.

L’histoire du Tsar fainéant, sourd aux avertissements perspicaces de son général Polkan, trop crédule quant aux "bons conseils"dispensés par un Astrologue secondé par un Coq d’or, envoûté par une inquiétante Reine de Chemakha, sous les yeux d’un peuple stupide, est un excellent "détour"à la force paradoxale : le charme de sa fiction – qui est appel au ressenti davantage qu’à une logique rationnelle - renforce son pouvoir de dénonciation.

Deuxième étage : la musique de Rimsky-Korsakov. Elle s’est emparée du conte pour en multiplier les moyens et les effets. Il y a unanimité : la partition est "scintillante", jouant de tous les registres expressifs et atmosphériques dans son instrumentation, dans son orchestration. Elle caractérise chacun et tous, elle se fait délicieusement orientalisante, drolatique, guerrière, commentaire. Alain Altinoglu prend un plaisir manifeste à lui donner belle vie avec les musiciens de l’Orchestre Symphonique de La Monnaie. (Petite parenthèse : sous le chapiteau du Palais de la Monnaie, installation "provisoire à long terme"de La Monnaie, la fosse est peu profonde et le spectateur peut vraiment découvrir le travail du chef). Les solistes sont également très subtilement caractérisés. D’origine slave, ils sont "chez eux"dans cette partition-là.

Troisième étage : la mise en scène de Laurent Pelly, d’une incroyable pertinence pour ce propos de sombre drôlerie dénonciatrice, absolument au service de l’œuvre, en tout respect créatif. Avec Barbara de Limburg aux décors, il a imaginé un univers en noir-gris et blanc sali, celui d’une sorte de terril, d’amas de scories de charbon, sur lequel trône le lit du tsar fainéant. Les courtisans sont – étaient plutôt – en blanc, mais le charbon a fait son œuvre. Le peuple est masse noire. Il y a le Coq d’or, bien sûr, éclat jaune, et l’arc-en-ciel d’un perroquet. Visuellement, c’est superbe. La mise en espace est d’une extrême rigueur significative : la pesanteur endormie du roi, les élans stupides de ses deux fils, l’apparition froidement séductrice de la Reine, les mouvements de foule. Quelle maîtrise ! C’est aussi beau que significatif !

Ajoutons-y, entre les deuxième et troisième actes, "une surprise musicale": pendant le changement de décors, à gauche de la fosse d’orchestre, Alain Altinoglu se fait l’accompagnateur délicat de la Konzertmeisterin de l’orchestre dans un duo ravissant.

Joyeuses fêtes à la Monnaie !

Stéphane Gilbart
(photo Baus/La Monnaie)