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Aix-en-Provence, The House Taken Over, 06/07/2013

The House Taken Over

Une sœur, un frère dans une grande maison cossue, patinée par le temps. Au mur de la salle à manger, un portrait de famille, qui " trône ". Une horloge aussi, essentielle. C’est que la vie de ces deux-là est impitoyablement scandée par ses sonneries. Chacune de leurs journées ressemble à celle qui l’a précédée, à celle qui lui succédera. Neuf heures, l’heure d’un ménage obsessionnel ; dix heures, l’heure de vérifier l’heure ; midi, l’heure de déjeuner.

Un univers absolument organisé, une activité méthodique que rien ne doit distraire : Elle ouvre un livre. Lui : " Mieux vaut ne pas s’attarder. Si nous nous laissons aller à nos moindres plaisirs, nous y passerons la journée. Quand on s’abandonne au souvenir, rien ne se fait. " Mais paradoxalement, ce dépoussiérage incessant de la maison ne traduit-il pas une volonté morbide de sanctuariser ce lieu dont le parquet porte la marque des " fers des chaussures de Grand-Père, des semelles en cuir de Papa, des talons hauts de Maman ", dont les objets ont traversé " des décennies, des siècles sans dommage ".

Voilà bien un spectacle qui pourrait être amusant, n’est-ce pas, que celui de cette maniaquerie partagée, de cette mécanique sans faille. Mais quelques grains de sable apparaissent, qui la grippent et la menacent. Ces personnages-là semblent inquiets. Croyant son frère sorti, la sœur extrait des poupées d’un tiroir et se met à leur chanter une berceuse. Pourquoi ? Et pourquoi d’ailleurs le frère a-t-il fait semblant de sortir ?

Mais surtout, la maison, la belle maison si bien entretenue, se manifeste. Des phénomènes étranges y surviennent, des " bruits ", des variations d’intensité lumineuse, comme des indices d’une vie parallèle qui s’y déroulerait. Et la menace se fait telle que le couple condamne les pièces l’une après l’autre. Son espace de vie se réduit de plus en plus. Les voilà finalement expulsés dans le hall de la maison.

Et la compromission de leurs activités fait que naissent d’autres propos, mystérieusement révélateurs des liens obscurs et si peu idylliques en fait qui les unissent à la maison et à tous ses anciens occupants. Quelle est donc leur réalité réelle, celle de leur famille ? Quel est ce refoulé qui exsude impitoyablement de la maison ?

Cette histoire-là a d’abord été une nouvelle de Julio Cortázar, typique de l’univers fantastique de l’auteur argentin. Vasco Mendonça, un jeune compositeur portugais, a souhaité l’accomplir dans une forme lyrique. Un désir comblé grâce à une commande du Festival d’Aix-en-Provence et de la structure de production belge LOD – l’Opéra est d’aujourd’hui ! Ce qui est remarquable dans l’aventure, c’est qu’elle a été magnifiquement collective : Vasco Mendonça lui-même, Sam Holcroft, l’adaptatrice du livret, et Katie Mitchell, la metteure en scène, ont étroitement collaboré, au jour le jour pourrait-on dire, pour aboutir à cette " House taken over ".

En résulte une œuvre, à la brièveté dense (à peine une heure) et d’une extrême cohérence, dans chacun des aspects de sa concrétisation. Le livret dit sans dire ; la mise en scène se fait oppressante dans les attitudes et réactions de ces personnages qui, au-delà de leurs apparences et actions si normées, sont manifestement " ailleurs ". Elle donne vie autonome aussi aux objets. La musique, sans recourir à de grands effets, subliminalement même, dit la vie mécanique, installe l’inquiétude, l’étrange, le non-dit, ouvre des portes.

Coéquipiers ultimes et tout aussi efficaces de cette aventure collective : Oliver Dunn et Kitty Whately, qui sont les justes " habitants " de cette " maison envahie ", et les treize musiciens de l’Ensemble Asko / Schoenberg, dirigés par Etienne Siebens.

Stéphane Gilbart