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Bruxelles(Monnaie), The Miserly Knight, 16/06/2015

The Miserly Knight

Sergei Rachmaninov n’a achevé que trois opéras, trois petits opéras en un acte. Peu connus, peu montés. Mais que voilà que, hasard des intentions et des programmations, ils sont deux fois à l’affiche cette saison : en février à l’Opéra National de Lorraine (qui ne programmait qu’Aleko et Francesca da Rimini) et ces jours-ci à La Monnaie de Bruxelles " hors ses murs "- des travaux bien nécessaires obligeant la maison au nomadisme pendant quasi une saison.

Aleko, créé au Bolchoï en 1893, est un " devoir de fin d’études "composé en une bonne quinzaine de jours ( !) par un Rachmaninov d’à peine dix-neuf ans. L’œuvre est prometteuse dans ses multiples facettes : ouverture, épisode orchestral, recours au chœur, solo emporté, confrontation tragique. Treize ans plus tard, en 1906, Le Chevalier avare et Francesca da Rimini en accomplissent certaines promesses.

Inspirés de Pouchkine (Aleko et Le Chevalier avare) et de Dante (Francesca da Rimini), les livrets n’offrent pas de grands développements narratifs : ils se focalisent sur une situation décisive annoncée par une évocation du passé et suscitant une conclusion fatale. Aleko, qui a proclamé son refus de toute trahison amoureuse, tue sa compagne Zemfira qu’il surprend en compagnie d’un jeune tzigane ; Lanceotto, qui l’a épousée grâce à un subterfuge, tue sa femme Francesca, qu’il surprend dans les bras de son frère Paolo ; le vieux Chevalier Avare meurt soudain après avoir proclamé sa passion pour l’or et refusé toute aide financière à son fils, allant même jusqu’à le provoquer en duel.

Opéras, ces trois opus sont originaux dans la mesure où ils comportent de longs développements orchestraux menant à une " grande scène " : ce sont de très belles partitions.

Mais comment donner vie scénique à pareilles œuvres statiques ? A Nancy, Silviu Purcarete avait joué la carte de la couleur locale (un campement tzigane, de la danse tzigane, et même un ours… pour Aleko ; un château médiéval et un défilé d’ombres infernales spectrales pour Francesca da Rimini). Il n’en va absolument pas de même pour Kirsten Dehlholm et son collectif Hotel Pro Forma !

En effet, au Théâtre National de Bruxelles, l’Orchestre Symphonique de La Monnaie, animé par Mikhail Tatarnikov, est installé sur le plateau. Une décision judicieuse qui donne à voir, qui donne à vivre les longs épisodes orchestraux. Les livrets vont " se jouer "derrière ou devant lui. " Se jouer "n’est sans doute pas le verbe qui convient le mieux ; ils vont apparaître plutôt.
En effet, pour Aleko et Francesca da Rimini, le choeur et les solistes sont répartis sur des gradins qui montent quasi jusqu’aux cintres. Eminemment figés, ils ne s’expriment que par quelques gestes non réalistes ou mouvements rares et mesurés, qui en prennent d’autant plus d’importance. Fortement maquillés, les visages colorés même, ils sont revêtus de vêtements étranges aux motifs abstraits. Surtout, le rythme de la représentation et ses effets naissent d’une partition de lumières et de projections somptueuses.

Quant aux protagonistes du Chevalier avare, c’est au-devant du plateau qu’ils s’installent, juchés sur des chaussures en formes de grosses briques et engoncés dans des vêtements déréalisés. Immobiles eux aussi, ne se regardant guère, même dans les moments du plus intense affrontement. Ils sont immergés dans des projections vidéo de déambulation dans des usines délabrées aux murs couverts de graffitis.

Manifestement, Kirsten Dehlholm se refuse à toute tentation réaliste et privilégie ce qu’annonce la " raison sociale "de son collectif : la forme ! Pour Aleko et en culmination pour Francesca da Rimini, cela est très beau, formellement très beau, inattendu, superbement maîtrisé et inventif. Mais formel, définitivement formel – à un point tel que l’émotion ne naît pas de ce que vivent les héros mais plutôt d’un plaisir esthétique intense.

Une réserve cependant : si Le Chevalier avare m’a séduit pour le long monologue du vieil avare, musicalement et vocalement donc, je dois avouer un certain agacement devant ses projections vidéo, ces images mille et mille fois reprises d’errances dans le labyrinthe de lieux abandonnés aux murs lépreux graffités. Il s’agit là d’une banalité au goût du jour…
N’empêche, tout cela est beau, lumineusement et formellement beau.

Stéphane Gilbart
(photo Clärchen und Matthias Baus)