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Luxembourg, The Pirates of Penzance, 16/10/2015

The Pirates of Penzance

Le livret de William S. Gilbert est plus que savoureux, jugez-en : sur ce bateau de "terribles pirates", Frédéric fête ses vingt-et-un ans, un moment très important pour lui. Il marque en effet le terme de son apprentissage au sein de cette redoutable confrérie. Comment en est-il arrivé là ? Parce que Ruth, sa nounou, "un peu sourde", a mal compris l’ultime souhait de son père mourant : elle en a fait – en version originale anglaise - un apprenti "pirate"au lieu d’un apprenti "pilote"! Pourquoi n’a-t-il donc pas quitté plus tôt ces forbans ? Parce que ce jeune homme – et c’est le sous-titre de l’opéra – est "un esclave du devoir"! Le voilà donc libre ? Oui, il le croit et exulte davantage quand il rencontre Mabel, la si jolie fille d’un Général Stanley qui se définit lui-même comme "un modèle exemplaire de Major-Général moderne". Mais rebondissement ! "Les terribles pirates"(enfin, pas tant que ça : tout le monde sait qu’ils ne dépouillent pas les orphelins… En conséquence, tous ceux qu’ils abordent se proclament orphelins…) sont habiles juristes : Frédéric est né un… 29 février. Le contrat prévoit qu’il sera libéré de son apprentissage à son vingt-et-unième anniversaire, qui se produit… tous les quatre ans. Il leur doit donc encore… soixante-trois ans. Exigence qu’il accepte puisqu’il est "esclave du devoir". Mais tout s’arrangera bien sûr, grâce notamment – mais oui - à la Reine Victoria ! Le texte fait rire aussi avec des jeux de mots que savourent davantage les "native speakers".

Arthur Sullivan a imaginé en parallèle à ce livret (mais on pourrait presque se risquer à dire dans ce cas bien précis que les parallèles se rejoignent) une musique tout aussi réjouissante : elle ne manque pas de leitmotiv guillerets, elle utilise "au mieux"toutes les ressources instrumentales et musicales (tambours, grosse caisse, trompettes triomphales, violons langoureux, contretemps, etc.) ; elle est délicieusement parodique dans l’évocation de toutes ces atmosphères qui sont si dramatiques ou si effusionnelles dans le "grand opéra".

Mike Leigh, le cinéaste reconnu, consacré, celui qui dépeint si bien certaines réalités délicates de nos société – mais toujours avec le recul souriant et tendrement ironique qui le caractérise – s’est mis au diapason des deux complices initiaux. Tout est drôle, subtil, raffiné, pertinemment inattendu, juste, dans sa mise en scène. La scénographie est délicieusement suggestive. Même la décoration du rideau de scène fait rire avec les trois oiseaux qui s’y succèdent. Les pirates sont très pirates de bande dessinée, les si nombreuses filles du général sont – en robes ou en chemises de nuit – si exquisement "british", le général est revêtu d’un grand uniforme, synthèse à lui seul de tous ceux que l’on peut admirer lors d’une cérémonie de "Trooping the Colors". Quant au régiment de "fiers et braves policiers prêts à mourir pour leur devoir"(quoique…), il est inénarrable. Aussi et surtout, Mike Leigh a l’art de la mise en place et particulièrement des déplacements de tout ce beau monde. Jamais de piétinement, un joli ballet en fait, où chacun trouve sa place !

Les solistes sont à l’exacte mesure de l’œuvre, aussi excellents comédiens que chanteurs superbes. Le Chorus Saarländisches Staatstheater Saarbrücken est bien plus qu’un groupe de comparses. Quant à l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, il a offert à cette partition "toute sa fraîcheur de découverte", pour reprendre un propos de son chef, Timothy Henty, né, lui, dans cet univers-là (qu’il a découvert, nous a-t-il dit, à l’âge de dix ans) qu’il nous a magnifiquement fait découvrir et partager. Que du bonheur donc !

Stéphane Gilbart
(photo Tristram Kenton)