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Reims, The Rakes Progress, 18/11/2016

The Rakes Progress

Stravinsky ! Voilà un nom qui aujourd’hui, quarante-cinq ans après la mort du compositeur, en inquiète encore beaucoup. Un opéra de Stravinsky ! Voilà qui rajoute à l’inquiétude. Dans quel univers inconfortable ce "musicien révolutionnaire"va-t-il engloutir ses spectateurs ? Crainte malvenue ! "The Rake’s Progress"est une œuvre "néoclassique", sans aucune provocation, qui réjouit son auditeur à la fois par ce qu’il y reconnaît de ce qu’il connaît et par ce qu’il y découvre d’original. La partition est "plaisante"dans la mise en place d’atmosphères, le surgissement de ses séquences dramatiques, son soutien aux affirmations et confidences personnelles. Pour faire simple, elle est agréable à écouter…

Ses thématiques ne manquent pas d’intérêt : Tom Rakewell est convaincu qu’il est "prédestiné", né sous une bonne étoile qui fera sa fortune. Il refuse donc la petite vie conjugale tranquille que lui proposent Anne Trulove, celle qui l’aime, et le père de celle-ci. Il tombe sous la coupe de Nick Shadow, qui l’enrichit en effet, mais au prix, on l’aura deviné, de son âme. Il fait la rencontre d’un étonnant personnage (qu’on dirait "hypermédiatique"aujourd’hui), Baba la Turque, une… femme à barbe (c’est sa "marque de fabrique"), qu’il épouse. Nick le ruine avec une "merveilleuse machine à transformer les pierres en pains". L’heure est venue de payer sa dette au diable. Mais une possibilité de salut s’offre à lui avec la terrible épreuve des trois devinettes. La folie cependant est au bout du chemin.

Pour cet opéra en "ligne claire"(comme on dit pour qualifier une certaine bande dessinée), David Bobée a conçu une mise en scène elle aussi en "ligne claire". Pas de fatras baroque, pas de capharnaüm scénique tels qu’on les découvre régulièrement dans d’autres mises en scène, et qui distraient en fait de ses enjeux. Non, il privilégie la suggestion. Ainsi dès la première scène dans "le jardin de la maison de Trulove": sur le plateau, un tronc d’arbre nu, dépouillé de toutes ses feuilles, un arbre mort… Pour la scène des trois devinettes, au milieu du plateau, une estrade pour Nick, violemment éclairé par une lumière qui le saisit, tombant des cintres – une apparition démoniaque. La ville de toutes les séductions apparaît dans des images vidéo de citadins en mouvement, bustes ou pieds. Baba la Turque n’est pas caricaturée : elle se distingue de tous les autres par les couleurs de sa robe et le plumeau (sa barbe) qu’elle tient à la main. Le traitement et les mouvements du chœur (chacun a sa petite histoire) sont judicieux.

L’attention est ainsi focalisée sur l’essentiel du propos et le spectateur garde une belle part de liberté personnelle dans sa réception de ce qui lui est proposé.

Surtout, l’œil ne ferme pas l’oreille ! Les images de la mise en scène facilitent l’accès à la musique de Stravinsky. La musique et les chants, ainsi "exposés", sont magnifiquement servis par Jean Deroyer à la tête cette fois de l’Orchestre de l’Opéra de Reims et par une distribution absolument adéquate.

Stéphane Gilbart
(photo Philippe Delval)