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Bruxelles(Monnaie), Un ballo in maschera, 12/05/2015

Un ballo in maschera

A la fin de la représentation, c’est le bonheur qui l’emporte…

Il est vrai que le livret d’Antonio Somma est de superbe intensité, narrativement logique dans sa course vers une conclusion tragique : René Ankarström, fidèle conseiller et ami du roi Gustav III, découvre l’amour réciproque qui unit celui-ci à sa femme Amélia. Bafoué dans sa fidélité et son honneur, il décide alors de rejoindre le camp de ces conjurés qui veulent se débarrasser du souverain. Cela se fera à l’occasion d’"Un Bal masqué": il poignarde le roi… Rien de sollicité dans ce livret : il est superbement focalisé sur la personnalité des protagonistes, qui explique la progression de l’intrigue. Deux personnages "excentriques"ont leur rôle à jouer : Ulrica, la sorcière, dont la prédiction va intensifier le propos, et Oscar, le page, bouffée de fraîcheur naïve dans un univers de plus en plus sombre.

La partition est magnifique : comme elle est bienvenue, par exemple, cette orchestration qui fait la part belle à un hautbois ou à un violoncelle pour accompagner des airs décisifs. Quel beau rôle aussi conféré au chœur. Deux distributions se relaient à La Monnaie pour cette production ; celle qu’il nous a été donné d’entendre a magnifiquement rendu grâce aux partitions qu’on lui proposait, idéalement accompagnée par un Orchestre Symphonique de La Monnaie stimulé par Carlo Rizzi.

Et la mise en scène ? Elle nous laisse partagé. Alex Ollé, de La Fura dels Baus, a posé sur le crâne de chacun des protagonistes une sorte de casque à oreillettes – dont le sens n’est clair que parce qu’il l’a précisé ; mais n’oublions pas alors qu’on n’emporte pas son mode d’emploi pour assister à un opéra : c’est le spectacle de sa représentation qui nous fait comprendre et ressentir ce qu’il a à dire-chanter ! Ollé fait, dit-il, référence à l’univers de "1984", le roman de George Orwell, et installe au-dessus du plateau une immense tête, "Gustav III is watching you"… A un autre moment, des écrans de surveillance apparaissent au fond du plateau. Cette lecture me semble sollicitée pour un œuvre qui est avant tout une histoire d’amour dans un contexte de pouvoir royal… Ainsi aussi, la fin, qui n’est pas celle, généreuse du livret – le roi pardonne -: les conspirateurs se débarrassent de René et de tous ceux qui étaient au service du roi.

N’empêche, la scénographie, qui évite la reconstitution historique, est superbe : d’immenses colonnades qui vont jusqu’au haut des cintres et qui, descendant et remontant, délimitent les espaces de l’action, suscitant de très pertinentes atmosphères : la maison d’Ulrica qui surgit majestueusement des cintres et fait ses prédictions sur un podium, la prairie aux potences (devenue recoin glauque de nos villes, comme sous un pont d’échangeurs d’autoroutes), le cabinet de travail de René, la salle du bal. Tout cela est magnifiquement éclairé, et la fin – que j’accepte plutôt difficilement – est magnifique d’effets lumineux et visuels…

Une production donc que je n’oublierai pas, même si certains de ses aspects ne m’ont pas convaincu. Mais la partition et son orchestration, ses airs…

Stéphane Gilbart
(photo Johan Jacobs / La Monnaie)