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Aix-en-Provence, Il turco in Italia, 04/07/2014

Winterreise

Au Festival d’Aix-en-Provence, " Winterreise " de Franz Schubert, mis en scène par William Kentridge et interprété par Matthias Goerne, a valu aux spectateurs réunis dans la magnifique salle d’intimité du nouveau conservatoire, une soirée rare d’extrême intensité nuancée.

Le spectacle vivant est un lieu de rencontre accomplie, de conjugaison, de multiplication de l’un par l’autre. Ainsi ce " Winterreise – Voyage d’hiver ", que l’on pourra découvrir au Grand Théâtre lors de la saison 2015-2016 ! L’œuvre en elle-même, comme le rappelait Bernard Foccroulle, le directeur du Festival, est " le chef-d’œuvre par excellence de Schubert, le chef-d’œuvre du lied allemand ". Peu de temps avant sa mort, comme un testament presque, les mélodies de Schubert sont venues magnifier un déjà splendide cycle de poèmes de Wilhelm Müller. Il n’est pas étonnant que Schubert, presqu’au terme de son éphémère existence (1828), se soit senti en harmonie avec ces textes qui disent la rupture amoureuse, l’errance, la nature hivernale, le malaise-mal-être, la solitude. Et il les chante en une partition dont les métamorphoses techniques (c’est un catalogue et un dépassement schubertiens) installent d’incroyables atmosphères. Et ce que les mots de ces poèmes, renvoyant à des considérations métaphysiques, disent de notre déroute existentielle, d’abord exhaussé par l’écriture du poète, est exalté (en sourdine bien sûr, la situation est grave) par les notes du compositeur. Rencontre, conjugaison, multiplication !

Mais ces textes et ces notes ne vivent que dans leur interprétation. Les adjectifs laudateurs, déjà multipliés, sont de nouveau nécessaires pour saluer celle du baryton Matthias Goerne et de son accompagnateur, le pianiste Markus Hinterhäuser. Le chanteur se donne littéralement voix et corps aux lieder en-chantés. Il valait la peine, de temps en temps, de tenter de prendre un peu de distance afin d’être davantage attentif à sa façon de produire, de conduire, de maintenir, d’affiner, d’affirmer les sons et les mots. Rencontre, conjugaison, multiplication !

Mais cette interprétation, qui se suffit d’ordinaire à elle-même, est, grâce au festival, et c’est l’originalité du projet, une représentation aussi. Elle est mise en scène, ou plus exactement mise en images, celles de William Kentridge, un metteur en scène-scénographe dont on n’a pas oublié ici les si réjouissants " Nez " de Chostakovitch ou " Flûte enchantée " de Mozart. En fait, en projetant des images de son catalogue de films simultanément à l’exécution des lieder, Kentridge a voulu en quelque sorte proposer au spectateur-auditeur, en parallèle à celui de Schubert, un autre voyage, le sien. Et l’on découvre alors à la fois les récurrences et les évolutions si caractéristiques de son inspiration, qu’elle soit technique, esthétique, humaine ou politique. Et ses " collages animés " se déploient, ainsi que ses obsessions quant aux perversions de l’homme, quant à ses rapports à la nature, quant aux écroulements de nos univers, quant à ses espoirs-désespoirs. Le chanteur, se retournant parfois vers les images projetées, fait le lien entre tous les éléments de la représentation. Rencontre, conjugaison, multiplication !

Une représentation qui, nous tenons à le signaler, a failli être interrompue – le soliste s’est arrêté de chanter et en a fait la menace -, non pas à cause d’une revendication sociale ou d’un orage, mais d’un comportement typique et hélas universalisé de trop de spectateurs. A trois reprises, ceux-ci avaient été invités à éteindre leur portable (par Bernard Foccroulle, par une annonce enregistrée en français et en anglais). Trois sonneries se sont fait entendre ; une de mes voisines consultait ses mails… L’addiction est-elle telle qu’il est impossible d’éteindre ces appareils le temps d’une représentation ? Quel gâchis de se condamner ainsi à ne pas recevoir les extraordinaires " messages " émis en direct lors d’une soirée comme celle-là…

Stéphane Gilbart
(photo Patrick Berger)