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Luxembourg, Wonderful Deluxe, 10/05/2016

Wonderful Deluxe

Chaque année, la saison lyrique du Grand Théâtre de Luxembourg inscrit à son affiche un opéra contemporain en co-production ou en production. Il y a eu ainsi notamment "The House of The Sleeping Beauties"de Kris Defoort, "Matsukaze"et "The Raven"de Toshio Hosokawa, "The House taken over"de Vasco Mendonça, "Neige"de Catherine Kontz ou encore "Passion"et "Ô Mensch"de Pascal Dusapin. Cette fois, il s’agit même d’une création mondiale, celle de "Wonderful Deluxe – Rêves et futilités d’une idole", due à Brice Pauset, avec Youness Anzane et Stéphane Ghislain Roussel.

On connaît Brice Pauset, dont le spectre des intérêts est aussi vaste que dense : compositeur pointu, professeur, intellectuel de haut-vol (une thèse de doctorat en philosophie médiévale) et même… fabricant d’instruments anciens. "Wonderful"est en quelque sorte le deuxième volet d’un diptyque. Brice Pauset a fait une première incursion dans le monde lyrique avec "Exercices du silence", un monodrame focalisé sur le personnage de Louise du Néant (seconde moitié du XVIIe siècle), une aristocrate engagée dans une expérience mystique radicale. Une femme allant du "monde"à la solitude et le silence nécessaires à son accomplissement. "Wonderful"est en exact rapport inversé avec cette figure. Son héroïne est une "It-girl", une de ces femmes qui colonisent les pages de la presse people, ne se définissant que par l’exubérance de leurs apparences et le bruit incessant – le "buzz"- qu’elles ne cessent de susciter. Pour donner vie scénique à cette "figure", Pauset a pu compter sur la complicité attentive de Youness Anzane, dont le livret est en adéquation avec ses intentions initiales.

Pour aborder un pareil univers de "vanité", l’angle d’approche est inattendu : Azonips, le chien de la It-girl, est le pivot de la représentation, dessinant un portrait en creux de sa maîtresse, témoin des turpitudes de son entourage, en proie lui-même à des difficultés existentielles qui justifient la présence attentive à ses côtés d’une psychologue pour chiens.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : si, grâce à ce point de vue distancié, il y a comédie, Brice Pauset ne renonce pas aux interpellations spéculatives qui sont les siennes : son "idée originale", tient-il à faire savoir, est fondée sur "L’Ethique"de Baruch Spinoza, dont des extraits sont repris tels quels, en latin, dans le livret. Le nom du chien d’ailleurs vous aura peut-être surpris : Azonips ? C’est Spinoza à l’envers ! La partition, elle aussi, ne manque pas d’évocations, de clins d’œil, mais elle reste redoutable d’intelligence concrétisée, déconstruisant savamment, par exemple, des thèmes, jingles ou génériques typiques d’une prolifération de type hollywoodien. Elle est toujours "sous contrôle"!

En ce qui me concerne, cette "idée"lyrique de Brice Pauset reste décidément trop une idée, ne laissant guère de place aux émotions caractéristiques du genre. On admire, on ne vibre pas !

Heureusement, les interprètes (le contre-ténor Dominique Visse avec un "chœur"de cinq solistes réunis par le Spirito-Chœur Britten de Lyon et l’orchestre United Instruments of Lucilin à l’intense disponibilité expressive) répondent manifestement aux attentes du compositeur.

Et surtout, la mise en scène réussit à trouver un bel équilibre entre la mise à distance amusée et les volontés réflexives du maître d’œuvre. Stéphane Ghislain Roussel a eu les bonnes idées qui convenaient pour concrétiser cette comédie canino-humaine, dans le décalage bienvenu, surligné comme il convient : ainsi, un immense meuble-dressing, autel du culte de la It-girl, caverne d’Ali-Baba de vêtements et de chaussures "spectaculaires", des vêtements superbement adéquats (Annabelle Locks) pour le chien, typiques-typés pour la cuisinière, le camériste, la psy pour chien, l’attachée de presse, le jardinier; de magnifiques lumières (David Debrinay) joliment suggestives ; des couleurs saturées kitsch. Tout cela scintille comme il convient, même si le but ultimedu parcours devrait être le dépouillement dans un réel retrouvé…

Stéphane Gilbart
(photo Bohumil Kostohryz)

[encore représenté à Rotterdam – Operadagen – le 22 mai]